Il y a quelques années, je me trouvais au prestigieux Salon des Pastellistes de France, à Feytiat. C’est un événement majeur qui rassemble environ deux cents œuvres d’une trentaine de pastellistes internationaux. En déambulant dans les allées, j’observais le travail de mes pairs. Loin de moi l’idée de dénigrer mes confrères, mais un constat m’a sauté aux yeux, de manière presque vertigineuse : une quantité considérable de pastels, exécutés avec une perfection technique absolue et une minutie indéniable, n’étaient en réalité que de pures reproductions de photographies.
Alors que je contemplais ces œuvres, un visiteur s’est approché de moi et m’a demandé à brûle-pourpoint :
« Sylvain, qu’est-ce que tu en penses ? »
La réponse est sortie tout seule, un peu plus vite que ma diplomatie :
« Eh bien… c’est un très beau salon de photos. »
Je ne me suis pas fait que des amis ce jour-là. Pourtant, près de 40 % de l’exposition relevait de ce que j’appelle la « photocopie au pastel ». C’est un phénomène fascinant car il est hypervalorisant à court terme. Le public est immédiatement hypnotisé par cette prouesse : « On dirait une vraie photo ! » s’extasient les passants. Mais est-ce le but de l’art ? Si vous confiez ce travail de copie à un technicien extrêmement minutieux, précis, ordonné, il y parviendra dès le premier jour, car cela ne demande qu’une discipline de l’œil et de la main.
Le véritable travail artistique, me semble-t-il, commence là où la photo s’arrête. Il réside dans l’interprétation, dans le jeu de l’âme, dans la vibration de la touche.
Attention, il ne s’agit pas de basculer dans l’excès inverse et de légitimer le grand n’importe quoi, sous prétexte d’échapper au réel — ce travers qui sature l’art moderne depuis un siècle à coups de taches aléatoires et de discours fumeux. Non, l’interprétation peut être tout aussi technique, tout aussi sophistiquée et exigeante que l’hyperréalisme. Le malaise que j’ai ressenti à Feytiat provient de cette surcharge de représentation mécanique qui fige la vie au lieu de la faire respirer.
Je n’ai pas la prétention de décréter ce que l’art doit être. Je n’ai pas de réponse dogmatique. Mais je pose la question à ceux qui regardent et à ceux qui peignent : cherchons-nous à rivaliser avec un objectif en verre et un capteur numérique, ou cherchons-nous à traduire ce qui se passe lorsque la lumière du monde traverse le prisme d’une conscience humaine ?
La photo capture un instantané du monde ; le pastel, lui, devrait en capturer l’esprit.
